En ces temps difficiles qui soulignent notre vulnérabilité face aux dérèglements de la nature, qu’ils soient climatiques, épidémiologiques ou biologiques, nous ne sommes pourtant pas impuissants puisque nous en connaissons les causes. Des causes dont il serait incongru, devant l’abondance des analyses scientifiques dont nous disposons, de ne pas reconnaître l’origine anthropique. Il est urgent de s’emparer de toutes les opportunités d’agir pour éviter que les choses n’empirent ; et le faire déjà à l’échelle de nos territoires.

Les prochaines élections cantonales et régionales vont donner aux citoyens de Dordogne l’occasion de sanctionner l’immobilisme de leur conseil départemental en matière d’écologie. Car il est temps que les actes concrétisent les paroles, que les labels clinquants et fictifs (excellence environnementale, etc.) ne restent pas qu’une jolie coquille vide. Alors que les occasions de la remplir ne manquent pas ! Il serait trop long dans le cadre de cet article d’examiner la transition écologique sous toutes les coutures ; on se bornera donc à l’examiner brièvement sous le seul angle de la biodiversité départementale.

On a communément du département de la Dordogne une vision superficielle qui ressemble à une image d’Epinal : abondance de forêts, de paysages et de milieux naturels diversifiés… une image hypnotique qui nous endort sur nos lauriers. Mais les apparences sont trompeuses, les clichés tenaces et… les lauriers épineux : alors que dans le monde la France est parmi les dix pays perdant le plus de biodiversité, sait-on que dans ce domaine le 24 se classe parmi les départements à la traîne (1) ! C’est notamment la disparition des zones humides (42%), le rythme important des enrésinements (2% par an), le petit nombre d’espaces protégées, la mauvaise connaissance que l’on a de la biodiversité, la raréfaction des espèces sauvages (77 animales et 227 végétales) (2) , qui la disqualifient.

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Quelles sont les causes d’un tel fiasco ? D’un côté, les principales activités économiques persistent à infliger de nombreux dommages à l’environnement : elles l’appauvrissent, le fragmentent, banalisent année après année la diversité biologique, et oublient de s’outiller comme il faudrait pour s’adapter au réchauffement climatique ; de l’autre, la couverture en espaces protégés reste insuffisante et les chasseurs font la sourde oreille aux cris d’alarme des biologistes.

Plus spécifiquement :

  1. L’agriculture (déclinée dans ses multiples branches) encore trop polluante et dépendante des ressources en eau, ne mute pas assez vite vers des pratiques plus vertueuses ; les pratiques agricoles destructrices des prédateurs naturels, favorisent indirectement la pullulation d’espèces indésirables ; les petits agriculteurs disparaissent (la moitié des exploitations en 20 ans) entraînant le doublement de la taille des exploitations restantes.

  2. La sylviculture donne une part trop belle à l’enrésinement et aux monocultures stériles de pins (sur les 418 000 ha de forêts -45% du territoire départemental-, alors que le ratio feuillus/résineux était de 80/20 en 2000, il est maintenant proche de 65/35. On parle d’éradiquer 50 000 ha de taillis de châtaigniers (espèce à usages multiples, pivot des forêts périgourdine et limousine) (3) au profit de plantations résineuses plus « rentables » (pin maritime, douglas). Les coupes rases bouleversent l’écosystème forestier ; l’exploitation forestière, lourdement mécanisée, cause des dégâts in- supportables aux sols. De plus, le tassement des sols favorise l’extension de la maladie de l’encre sur les châtaigniers (4).

  3. Aucun plan local d’urbanisme (PLU) n’a pour l’instant maîtrisé le rythme d’artificialisation des terres et le mitage du territoire départemental.

  4. En matière de chasse, la Dordogne n’a pas pris la mesure de l!ampleur de la tragédie biologique que nous vivons, dans une France qui se complait dans le rôle du plus mauvais élève européen ! Contrairement à l’avis du conseiller de Mr Macron à la ruralité, celle-ci ne serait pas menacée parce qu’il y aurait moins de chasse et une chasse de qualité. La biodiversité ne s’en porterait que mieux ! Les mutations nécessaires du monde cynégétique sont connues : diminution significative du nombre des espèces chassées, de la durée de la chasse, interdiction des modes de chasse archaïques et cruels, soi-disant « traditionnels » (courre, glu, piégeage, empoisonnement…) (5), restriction des zones de chasse, enfin, une véritable gestion des populations sauvages, sans plus aucun gibier relâché et nourri.

Mais au Département, on s’entend répliquer : « Ah, mais Monsieur, tous ces maux c’est ni plus ni moins comme partout en France et en Europe ! ». Sauf que pendant que le Département protège (un peu) d’une main, il aménage (beaucoup) de l’autre … Et pas toujours à bon escient, comme on l’a vu avec le triste exemple de la feue déviation de Beynac, et où on le voit encore quand, après avoir défiguré un site classé Natura 2000 et la zone centrale d’une réserve de biosphère, il se fait tirer l’oreille pour tout remettre en état. N’est-il pas révoltant de penser que tout cet argent public dilapidé pour un projet climaticide et écocide, aurait pu aller vers les mobilités vertes, l’achat de foncier naturel, le soutien aux acteurs locaux engagés dans la préservation du patrimoine naturel, voire plus prosaïquement à l’entretien du réseau routier existant.

Le potentiel naturel de l’un des départements les plus forestiers et ruraux de France persiste à rester très peu valorisé au profit du vivant, et à se banaliser. A ce rythme, la Dordogne finira par ne plus séduire du tout, et les visiteurs amateurs de belles choses qui laissent des revenus très significatifs dans ce Périgord très touristique, iront voir ailleurs… laissant leur place à un tourisme quantitatif, indiscriminé, indifférent à la valeur du patrimoine.

Que faut-il faire pour enrayer l’érosion de la biodiversité, envisager sa reconquête ? Pour que le Périgord demeure une terre de contrastes, où patrimoines naturel et culturel continuent de se conjuguer harmonieusement ? Que les espèces animales et végétales cessent de disparaître en silence ? Comment redonner leur santé aux dynamiques du vivant, consolider la trame du tissu biologique dont dépend le bien-être de ses habitants ?

Biodiversité remarquable : il y a urgence à doter ce département d’un nombre suffisant d’espaces protégés. Ils demeurent très peu nombreux : 4 ENS (Espace Naturel Sensible) en tout et pour tout, tous de petite dimension, dont le nombre n’a pas évolué depuis 2000, alors que la taxe départementale sur les permis de construire (TDENS) permettrait au département de faire des acquisitions foncières dans les secteurs de haute naturalité !

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Prenons le cas de la vaste région naturelle de la Double : avec ses 50 000 ha de forêts (97% en Dordogne), plusieurs ZNIEFF (6) de type 1 (vallée de la Rizonne) et 2, elle n’inclut qu’une minuscule partie protégée (210 ha autour de l’étang de la Jemaye) ! Conséquence : elle est soumise au bon vouloir et au bon plaisir des propriétaires terriens qui en possède 98% ! La plupart y chassent, arrachent la forêt naturelle, l’enrésinent ou la brûlent pour augmenter leurs pacages. Mais il serait injuste dans cet amalgame de ne pas distinguer ceux qui gèrent leur domaine comme un patrimoine naturel. Serait-ce de l’écologie punitive que de s’appuyer sur leurs pratiques vertueuses pour l’étendre aux autres dans un objectif de développement durable et d’intérêt général ? Il est urgent que la majeure partie des forêts naturelles et des étangs de ce massif tombent dans l’escarcelle des Espaces Naturels Sensibles du département, ou dans celle du Conservatoire des Espaces Naturels (CEN), sans les empêcher de venir renforcer le réseau des sites Natura 2000. N’oublions pas cependant que ce classement européen est purement de forme sans être protecteur. Partout en Dordogne, il faudrait mettre l’effort sur les forêts naturelles et sur les zones humides ; forêts anciennes et matures, ripisylves, forêts alluviales, rivières, étangs, prairies et pelouses sèches / humides (la Dordogne a perdu 32 000 ha de prairies permanentes en 30 ans), autant de refuges de diversité biologique qui méritent protection, dont des espèces rares et/ou localisées : fritillaire, orchidées, loutre d’Europe, cistude, lépidoptères, odonates, vison d’Europe, pic mar, écrevisse à pieds blancs … Les cartes, les outils, existent ; pourtant, les zones biologiquement remarquables sont insuffisamment prises en compte dans les PLUi et les autres instruments d’aménagement du territoire (PCAET, trame bleue et verte,…) et aucune étude supplémentaire n’est nécessaire pour passer à l’action et transformer par exemple les ZNIEFF et les sites Natura 2000 en réserve naturelle ou biologique interdite à la chasse et à toute modification d’habitat.

Les esprits sont-ils suffisamment préparés à des opérations de ré-ensauvagement qui placerait la « barre écologique » encore un cran au-dessus ? Pourquoi ne pas le vérifier in situ en ré-introduisant le loup (le dernier tué en 1929), voire le bison d’Europe, dont l’aire de répartition ancestrale s’étendait à toute l’Europe de l’Ouest, afin de reconstituer la fonctionnalité complète d’un écosystème forestier caducifolié. En Dordogne, sous réserve de plusieurs conditions préalables, le vaste et peu peuplé « pays » semi-naturel de la Double s’y prêterait admirablement. On recréerait ainsi un vaste refuge naturel de grande résilience à l’utilité certaine dans un futur incertain. Les chasseurs se justifient souvent comme les indispensables et uniques régulateurs des dégâts de gibier ! Un peu de modestie : les grands prédateurs feraient beaucoup mieux ce travail à leur place, sachant « de nature » fluidifier la cohabitation entre faune et milieux. Sans compter que la protection conférée aux grands mammifères profiterait à bien d’autres espèces, dont les petits prédateurs : renard, genette, chat sauvage, putois, belette, martre, hermine…, tous régulateurs d’espèces nuisibles aux cultures (campagnol…) et parfois à la santé humaine (rongeurs forestiers porteurs de tiques, dont en Dordogne un quart sont susceptibles de transmettre la maladie de Lyme).

Enfin, le Département néglige l’importance du bassin de la Dordogne pour la conservation d’une riche faune piscicole (39 espèces) ; sur la rivière éponyme, riche de huit espèces de poissons migrateurs (menacées et toutes protégées), son manque de pugnacité vis-à-vis d’EDF (barrages), l’échec partiel du plan saumon, l’inexistence d’un plan d’éradication des espèces invasives, son laxisme dans les études d’impact de ses projets d’aménagement (dont la neutralité interroge) dévalorise l’action de l’établissement public EPIDOR.

Biodiversité ordinaire : notre qualité de vie en dépend, comme elle dépend des services écologiques gratuits que nous rendent les écosystèmes en bonne santé. C’est bien entendu dans l’espace agricole et l’espace forestier privé qu’il faut agir, en utilisant tous les leviers à notre disposition. Dans le premier, il ne faudra malheureusement pas trop compter sur la nouvelle PAC, qui une fois encore sera en retard d’un train par rapport aux attentes environnementales. Renforcer la résilience de l’agriculture (comme de la forêt), est pourtant un objectif essentiel, inséparable de celui de préserver et d’accroître sa biodiversité. Cela inclut une palette d’actions que nous n’avons pas la place de développer ici. Contentons-nous d’insister sur les besoin prioritaires : réduire les besoins en eau des cultures, maintenir la fertilité et la structure des sols par des pratiques agronomiques adaptées (agrobiologie, agroforesterie, rotations…) et non par des déversements de produits agro-chimiques, inciter à la création de haies boisées maillant les grandes parcelles, respecter les pollinisateurs domestiques et sauvages, conserver la plus grande diversité de races et de variétés, développer le bio au niveau des producteurs et des consommateurs. En forêt privée, une campagne de sensibilisation des propriétaires forestiers à plus de foresterie écologique est nécessaire : nombreux sont ceux qui passent sous les fourches caudines de démarcheurs / exploitants forestiers peu scrupuleux. Le principe de les inciter à rajeunir leur forêt en coupant leurs vieux arbres est périmé. Car c’est tout le contraire qu’il faut faire : encourager le vieillissement des forêts naturelles et surtout favoriser l’extension des peuplements feuillus diversifiés au lieu d’étendre les plantations de résineux monospécifiques, mieux préparer la forêt à anticiper les risques d’incendies de demain.

Rien de tout cela ne verra le jour sans une augmentation significative du nombre des techniciens agricoles / forestiers convertis aux pratiques environnementales vertueuses, sans de massives actions de formation et de sensibilisation des élus, des agriculteurs, des propriétaires forestiers, et dans une deuxième étape sans une panoplie de mesures coercitives envers les réfractaires. La TDENS, outil fiscal de la politique départementale pour la protection de la biodiversité, doit être utilisée avec discernement. Enfin, faut-il le rappeler, le Département ne sera jamais aussi environnementalement efficace que s’il entre en synergie avec les acteurs de la société civile qui, en Périgord, sont riches de compétences et de projets innovants.

  • (1) au Palmarès 2016 de l’écologie (partenariat La Vie / France Bleu) ; la Dordogne est par contre très bien placée en ce qui concerne les circuits courts.
  • (2) Source : Conservatoire des Espaces Naturels (CEN).
  • (3) On devrait réserver à la sylviculture (douce) du châtaignier, les stations correspondant à l’écologie de l’arbre (sols acides, bien drainés, bonne réserve utile) en évitant d’y tasser les sols. Et substituer aux peuplements malades d’autres essences feuillus (chêne sessile…).
  • Sylviculture douce : pas de coupe rase, éclaircies progressives, pas d’engins lourds, cloisonnement des parcelles, interventions sur sols ressuyés uniquement.
  • (4) La maladie de l!encre complexifie la sylviculture du châtaignier. Min. Agr. & Alim. Dépt. Santé des Forêts, 2019.
  • (5) L’élimination des renards cause la prolifération des rongeurs forestiers porteurs de tiques (maladie de Lyme), comme celle des campagnols (rat taupier) dommageables aux cultures et aux arbres.
  • (6) Zone Naturelle d’Intérêt Ecologique Floristique et Faunistique.

Bernard Bousquet - Écologue forestier
Collectif Transition Périgord Noir
DIGD (Défense de l’Intérêt général en Dordogne)